Le Défi de l’École à Pied, pour repenser les trajets maison-école

Joachim

Je dépoussière mon blog pour parler d’une initiative portée par une amie, Laurence Schluth, élue municipale à Fameck (57). J’en parle parce que je trouve l’idée très bonne, et qu’elle gagnerait à être diffusée plus largement… Si vous pensez que ça peut être pertinent dans les écoles de votre commune, parlez-en à votre municipalité ! À la fin de l’article, retrouvez d’autres municipalités qui ont mis en place des projets de ce genre.

Ma compagne a grandi à Fameck, une petite ville de Moselle proche des hauts-fourneaux et des aciéries de la région. Pour aller à l’école, chez sa grand-mère ou chez ses copines, elle marchait ou faisait du vélo, comme tous les enfants de son âge.

Sa meilleure amie, Laurence, est restée vivre à Fameck, et y élève un fils et une fille avec son mari. Leurs deux enfants vont à l’école à pied, mais ils sont bien seuls à le faire : maintenant, la plupart des parents déposent leurs enfants en voiture, comme dans un drive. Très vite, Laurence a trouvé cela insupportable : en plus des incivilités à cause de la difficulté de se garer et de circuler, les gaz d’échappement s’accumulent à la hauteur du visage des enfants.

Comme le reste de la France, Fameck a évolué depuis que Laurence et ma compagne étaient petites. Par exemple, les mères de famille ont plus souvent un emploi (donc moins de flexibilité pour accompagner leurs enfants), ce qui pousse les foyers à s’équiper de plus de voitures. L’avenue principale de Fameck était plus dangereuse avant la construction du contournement routier de la ville et quand la vitesse était limitée à 60 km/h, mais ma compagne y faisait du vélo. Depuis, le trafic a diminué et la vitesse s’est réduite, mais les parents évitent de laisser leurs enfants traverser cette avenue ou y faire du vélo. Dans l’école que fréquente son fils, Laurence est même connue comme « la dame qui marche », un terme qui révèle à quel point les usages ont changé en quelques décennies.

En 2020, Laurence est devenue conseillère municipale de Fameck, avec le portefeuille de l’environnement. Parmi ses initiatives, elle a voulu encourager les élèves et leurs parents à reconsidérer l’usage de la voiture pour le trajet vers l’école. Comment faire ? Une institutrice lui donne la clé : celle-ci avait participé à un projet dans une autre ville, où les enfants étaient incités à venir à pied à l’école par le biais du comptage des pas.

À l’occasion de la Semaine européenne de la mobilité, en septembre 2020, Laurence organise le Défi de l’École à Pied auprès des classes volontaires des quatre écoles élémentaires de la ville : les élèves comptent les pas qu’ils font pour venir à l’école, tous leurs pas sont additionnés, et la classe qui a le score le plus haut gagne un prix.

Le Défi à été actualisé pour 2021. Le comptage de pas pouvait être compliqué pour les enfants de maternelle, donc, afin de leur permettre de participer, le comptage se fait maintenant sur le nombre moyen par classe d’élèves qui viennent à pied. Ce mode de comptage libère aussi le temps d’addition tous les matins, qui n’était pas toujours pertinent dans le programme quotidien de l’instituteur.

Sur la centaine de classes de maternelle et élémentaire de Fameck, une trentaine a participé en 2021. Les classes de primaire ont reçu une gratification (le livre Imagine ta planète… en 2030), celles de maternelle ont remporté un élevage de coccinelles, et la classe gagnante a bénéficié d'une sortie pédagogique en forêt.

Laurence a profité de ce Défi pour parler avec les élèves de l’importance de venir à l’école à pied, ce qui a donné des discussions très intéressantes sur la préservation de la planète. Une très grande quantité d'enfants ont joué le jeu sur toute la durée de la semaine, ce qui a permis à leurs parents de remettre en question leur rapport à la voiture, au moins pour quelques jours. Et, afin de porter le sujet hors de l’école, les deux éditions de ce défi ont été relayées par la presse locale.

Ce défi devrait être renouvelé tous les ans. Pour le rendre plus interactif, Laurence réfléchit déjà à des activités pédagogiques à y ajouter. Par exemple, une sorte de carnet de voyage où les enfants racontent leur périple quotidien, ou bien une restitution plus visible, pour rendre le projet plus formalisé et pertinent dans le cadre de l’action des élus. Et puis, qui sait, peut-être un Défi de l’École à Vélo ?

Techniquement, comment est-ce que ça s’organise ?
Laurence m’a parlé de l’importance d’inclure d’autres élus dans l’initiative. Sans l’élue en charge du scolaire et du périscolaire, le défi n’aurait pas pu exister. En plus de ça, elle a insisté sur le rôle primordial des services de la municipalité : la communication pour l’organisation et le service scolaire pour la communication avec les instits. La participation d’une classe au Défi étant décidée par l’enseignant, le rôle des directeurs et directrices d’écoles est important pour les convaincre de relever le Défi.


Comme je le disais dans l’intro, je parle de ce projet parce que je trouve ce défi très pertinent. Je n’ai pas d’enfants, mais je vois le cirque des voitures devant les écoles et je comprends la frustration devant la pollution, le manque d’activité des enfants et la perte de cette occasion de découvrir et d’explorer les quelques rues qui les séparent de leur école. Moi aussi, j’allais à pied à l’école, d’abord accompagné par ma grande sœur, puis par mon petit frère. Les 350 mètres qui nous séparaient de l’école étaient un terrain de découverte, une occasion de retrouver les amis et un moment de liberté que j’appréciais particulièrement. Je suis pour permettre aux enfants de retrouver cette liberté autant que possible.

Après ma discussion avec Laurence, voici les enseignements que son expérience m’inspire.

  • Vous êtes parent d’élève ou riverain d’une école ? Parlez de cette initiative à vos élu·es. Visez les adjoint·es délégué·es à l’environnement, à l’éducation, à l’enfance, aux mobilités, au stationnement… C’est un projet transversal qui doit motiver beaucoup d’énergies diverses.
  • Les équipes enseignantes sont primordiales pour la réalisation du projet, et ça peut valoir le coup de les embarquer dès la conception du Défi. C’est ce qui permettra de connaître les limites (ne pas surcharger/changer le plan pédagogique) comme les opportunités (profiter du programme). Le Défi de l’École à Pied est un moment pédagogique qui peut ouvrir plein de sujets : l’écologie, l’attention et la découverte du monde, la discussion avec les parents pour savoir comment c’était à leur époque…
  • Un tas d’activités peuvent être greffées à ce Défi :
    • la rédaction d’un carnet de voyage commun à la classe
    • une liste de choses à repérer sur le chemin (quelque chose qui est grand, quelque chose qui est jaune, quelque chose qui est vivant…)
    • la réalisation d’une fresque avec les choses vues par les élèves de la classe, avec prix spécial de la plus belle fresque
    • un concours de dessins/slogans/affiches pour communiquer à l’échelle de la ville sur la réduction des voitures.
  • La restitution peut être un moyen d’ouvrir le sujet au reste du quartier/parents d’élèves, etc. Par exemple, grâce à des affiches faites par les enfants sur les bienfaits d’aller à l’école à pied, les riverains peuvent mieux se rendre compte du problème de bouchons le matin et le soir, les parents d’élèves ont un sujet de discussion, et le changement devient une affaire globale plutôt qu’une décision personnelle. Bien entendu, plus la restitution est intéressante, plus la presse (locale, environnementale, spécialisée…) pourra s’emparer sujet, surtout s’il y a un impact mesuré.
  • Selon les moyens de la municipalité, des méthodes peuvent mesurer l’évolution de la situation avant/pendant/après le Défi. L’idée est de voir si les bouchons diminuent (et s’ils diminuent durablement), si les enfants sont épanouis et en tirent un bénéfice, si leurs parents réfléchissent à leur usage de la voiture… la Semaine de la mobilité est un bon déclencheur, mais c’est encore mieux si les effets durent longtemps.
  • Le sujet peut ouvrir sur une organisation de pédibus (ramassage scolaire à pied), ou même de vélobus (même chose à vélo) dans les communes qui s’y prêtent.
  • Tu développes des applications web ? Pourquoi ne pas en concevoir une qui permettrait aux municipalités d’organiser facilement ce genre de défis, rendre le travail plus facile pour les enseignants (au niveau du comptage, de l’addition des pas, etc…) et organiser un suivi (minisondage pour les élèves et leurs parents…). Sous licence libre, bien entendu, pour que ça puisse être utilisé le plus largement possible (tu te rémunères en hébergeant le service pour les mairies).

Cette expérience à Fameck n’est pas la première ; d’autres collectivités ont mené des projets similaires. Par exemple, « à l’école, à pied ou à vélo, je suis capable », à Gatineau et dans l’Ouataouais, au Québec. Le site regorge d’informations et d’outils… Et comme ça se passe au Canada, le défi fonctionne même en hiver. La neige n’est pas un argument contre ! Autre exemple, la ville de Porrentruy (Suisse) qui a mis en place un pédibus pour la rentrée en 2021 (Défi du mois : à l’école à pied…c’est le pied !). La ville alsacienne de Thann a mené en 2019 et 2020 le « Défi kilomètre », on y apprend qu’en deux semaines, les enfants d’une classe de maternelle ont parcouru en moyenne 8 km ! Et pour terminer, voilà le livre d’activités Sur la route de l’école (lien PDF), écrit par la métropole de Lille, le rectorat de Lille et le Centre ressource en écomobilité (que je découvre à l’instant) pour sensibiliser les enfants à l’écomobilité. L’idée de cartographier le quartier est très intéressante et peut être utilisée pour faire remonter les problèmes vus à hauteur d’enfant (véhicule mal garé, propreté…) et le « Défi écomobilité » a une manière intéressante de noter les différents types de déplacements. Le Challenge écomobilité des Hauts-de-France revient en octobre 2022. Ces derniers jours, la ville de Lyon a annoncé le « Défi à l’école à vélo » avec l’aide de la Maison du vélo de Lyon, et la ville de Saint-Sébastien-sur-Loire renouvelle sa semaine « Bougez futé » pour sa troisième année consécutive (l’an dernier, 67 % des enfants se sont déplacés autrement qu’en voiture).

Je remercie Laurence Schluth pour son témoignage, et je lui souhaite de renouveler le Défi de l’École à Pied tous les ans, avec une participation de tous les élèves de la ville, et moins d’encombrements et de gaz d’échappement devant l’école de ses enfants !